Ecoute ça, tu vas aimer

Si vous lisez ceci, deux hypothèses :
Hypothèse 1 : Vous vous êtes trompé de site. Ça arrive. Allez, faut pas rester là.
Hypothèse 2 : Vous aimez la musique.

Partons sur l’hypothèse 2, ce sera plus simple pour tout le monde.
Donc, vous aimez la musique.
Si vous aimez la musique, vous aimez en découvrir.

Ha si.

L’attrait de la nouveauté, l’oreille qui frétille, l’oeil qui frise, c’est du mou de veau ?
La pépite que l’on croyait perdue, découverte malgré tout, enfouie dans un vilain Myspace dont un ami bienveillant vous aura fourni l’URL.
L’album oublié, exhumé par un aficionado prosélyte prompt à emmerder son entourage avec sa monomanie musicale galopante.
Le tube interplanétaire que vous avez longtemps refusé d’écouter, par pur snobisme, hein, et que vous trouvez désormais fondateur par la magie d’une amicale recommandation d’érudit. (Ca m’a fait ça avec ‘Toxic’ de Britney Spears, voyez).
Ô, miracle de la découverte musicale.

Parlons-en.

Hendrix tape

En matière de découvertes musicales, pendant longtemps – genre TRES longtemps – le monopole était tenu par la presse spécialisée et la radio.

C’était bien, c’était simple : un label sortait un album, il l’envoyait à la presse et à la radio, il disait des choses gentilles au chroniqueur, le chroniqueur n’écoutait pas le disque et c’était fini. Ou alors le chroniqueur écoutait le disque et en parlait en mal, et c’était fini. Ou alors le chroniqueur écoutait le disque et en parlait en bien parce qu’il avait l’oreille qui faisait youpla ou, plus prosaïquement, parce que le label s’était offert une pleine page dans le même numéro (je vous jure, ça arrive, ce genre de choses, non mais dans quel monde on vit…).

N’empêche, les critiques, les DJ du transistor, étaient des « passeurs » (ils le sont encore, d’ailleurs).
« Passeur ». C’est un joli mot. L’un des grands « passeurs » encore en activité en a un encore plus joli, pour ça, il se définit comme « aiguilleur. »
« Aiguilleur » car dans les méandres touffus d’une jungle musicale qui constitue un bien beau bordel quand même, l’aiguilleur a son rôle à jouer pour vous indiquer le chemin à prendre « à son avis qui n’engage que lui mais bon il s’y connait alors vous êtes gentils écoutez-moi ça et débouchez vous les oreilles, malotrus. »

J’en étais où ?

Les passeurs, bien entendu, ont pour objet, in fine, de faire acheter de la musique. Ils s’en contrefoutent, soit. Eux, ils ne font que passer, mais l’idée c’est que celui qui découvre en vienne à écouter, aimer, acheter.
Les « passeurs », c’est important. Sans passeurs, nous serions tous (oui, toi aussi) en train d’écouter Michel Sardou.
Attention : « passeur », ce n’est pas un métier.
Il en est des passeurs comme des stars du porno : il y a des amateurs aussi bons que les pros.

Dans l’antiquité, en 1984 environ, les passeurs amateurs s’échinaient à enchainer amoureusement sur des cassettes audio à bande magnétique les morceaux qu’ils souhaitaient faire découvrir à la terre entière en général et à leur entourage proche en particulier.

C’était, n’ayons pas peur des mots, un sacerdoce.

Comme il fallait l’aimer, la musique, pour copier sur son ghetto blaster double cassette une flopée de morceaux enregistrés à la radio et sélectionnés avec amour, puis recopier A LA MAIN les noms des groupes, les titres des morceaux et, pour les plus tarés, les durées à la seconde près.

Le passeur amateur avait alors ces quelques mots d’usage pour son veinard d’ami :

« Hé, je t’ai fait une cassette.»

Une phrase bien courte pour une action aux conséquences si durables. Car les fameuses cassettes dont je vous parle ont forgé la culture musicale d’une génération entière.
Et là vous vous dites : « Tiens, c’est amusant, j’en ai rien à foutre de ce qu’il raconte ».
Rassurez-vous. La cassette n’existe plus. Pas de quoi pleurer dessus. Le son était assez dégueulasse et la chose ne s’avérait guère pratique à l’usage.

N’empêche, la cassette, c’était une playlist créée à votre intention par un passeur, qui tenait son contenu d’autres passeurs, etc etc…

Le maître-mot était DÉCOUVERTE.
ÉCOUTE ÇA, TU VAS AIMER.

Après, ça s’est un peu gâté. C’était l’ère des compilations, voyez-vous. Les compilations. Mais si, vous savez, les disques qui se vendent encore…
On vous expliquait que la musique pour danser, c’était  Sweat : Moove Your Body Vol. 7
On vous expliquait que la musique pour aimer c’était Sweet Love Vol. 9
On vous expliquait que la musique pour copuler c’était  Sex Sounds Vol. 4
Et tout le monde dansait, aimait et copulait sur la même bande-son.

Et ça existe encore.

Une compilation n’est rien d’autre qu’une playlist exclusivement destinée à tout le monde.
Attention, là il n’est plus question d’aiguilleurs. Il est question d’être là où on vous pose.

FUCK THAT.

Heureusement, le CD va mourir, et les médias sociaux vont sauver le monde. Ou alors ils ne vont pas sauver le monde. On s’en fout.
En revanche, il se passe quelque chose de fort intéressant, pendant que l’industrie du disque agonise trop lentement.
Pendant que le CD crève de sa laide mort, la musique est partout. Il est autorisé de s’en battre les couettes, pour peu que l’on ne vive pas pour la musique.
Mais pendant que le CD crève, la musique se dématérialise, ça fait un moment hein, et les occasions de devenir passeur se multiplient.

Tiens, prenons les audioblogs, pas au hasard du tout.
Un audioblog, c’est un type dans son coin, qui défriche, fouille, déniche, et fait l’Aiguilleur, rien que pour vous. C’est précieux un audioblog. Je pourrais vous en citer par paquets de douze, rien que par ici, qui font plus pour l’avenir de la musique que toutes les compilations au kilomètre sorties durant les 90’s.
Comment ça c’est interdit ? Merci de cesser de les emmerder. Ces gens là sont des Passeurs Majuscules. Immunité pour les Passeurs.
De toute façon, la musique enregistrée ne vaut plus rien ou presque.

Le maître-mot est DÉCOUVERTE.
ÉCOUTE ÇA, TU VAS AIMER.

Tiens prenons mon blog à moi, pas au hasard du tout. Ca s’appelle Where Is My Song ? . La question n’est pas vaine.
On la cherche tous. La prochaine. Celle que l’on écoutera en boucle. LA chanson.

Sur ce site, j’ai lancé une Useless Playlist, comme ça, pour voir. Une rubrique pour parler de chansons marquantes. Un bidule de passeur amateur, si vous voulez. Une chanson par semaine. Et puis j’ai invité d’autres Passeurs, pour qu’ils apportent d’autres chansons, les leurs. Et chaque semaine, un Aiguilleur aiguille. Et chaque semaine, peut-être, une paire d’oreille s’ouvre, ou plusieurs. Et des passeurs naissent.

Vous pouvez jeter un oeil, si vous voulez, c’est là.

Le maître-mot est DÉCOUVERTE.
ÉCOUTE ÇA, TU VAS AIMER.

Mais tout cela n’est rien.

Tiens, prenons Apple. Je dis « prenons Apple » pas au hasard du tout. Je dis « prenons Apple » parce qu’Apple a lancé il y a un petit moment quelque chose de … euh… monumental. Discrètement, quasi.

Ca s’appelle Genius (oui, chez Apple, on se la ramène un brin). Vous devez connaître.

Le principe est simple : hop, 150 millions d’utilisateurs d’Itunes enregistrés. Observons les écouter de la musique (s’ils le veulent), essayons de comprendre comment ils associent les morceaux, les goûts, les genres musicaux, les styles, les époques, les groupes. Observons les noter leurs morceaux préférés, les playlister.

Secouons tout ça avec des algorithmes hyper complexes. Secouons encore. Perfectionnons le truc avec des algorithmes uber complexes.
Et à chaque morceau écouté par n’importe qui sur son Itunes, Genius devient plus malin.
Le résultat : choisissez un morceau, et Genius vous pond un playlist pile raccord avec votre choix. Et ça marche. Tu m’étonnes : des milliards d’écoutes décortiquées, ce serait dommage de se louper.

Sur 100 morceaux disponibles sur votre disque dur, vous en écoutez combien ? Perso, pas beaucoup, pour être honnête.

Miracle : découvrez la musique que vous avez sous la main. Des playlists thématiques générées comme par enchantement, avec des morceaux inconnus dedans, même s’ils sont sur votre disque dur. C’est beau hein ?
150 millions d’Aiguilleurs qui s’ignorent et qui vous aident à vous y retrouver dans le bordel de milliers de MP3 mal rangés qu’est devenu votre disque dur.

Sans même y songer.

Ils ne le savent même pas, mais ils jouent leur rôle de passeurs. Juste en écoutant ce qui leur plaît.

(Bon évidemment, Apple s’en fout de mes histoires d’Aiguilleurs, ce qui les intéresse c’est de choper des données et d’apporter au passage une fonction sexy, mais ça fout le vertige, non ?)

Le maître-mot est DÉCOUVERTE.
ÉCOUTE ÇA, TU VAS AIMER.

Mais tout cela n’est rien.

Tiens, prenons vous et moi. Pas au hasard du tout. Prenons vous surtout, parce que moi je vois à peu près où je veux en venir.
Je sais pas si vous avez remarqué, mais la musique devient « sociale ». Si si, je vous assure. Au début on voit pas bien ce que ça veut dire « musique sociale ».

« Ouais ouais… », on se dit. Dubitatif est l’adjectif qui convient.
« Musique sociale », ça sonne comme « Film progressiste » : c’est pas rassurant.
Sauf que.

Grâce à la magie du mot « Share » (« partager », pour les anglophobes congénitaux) et du MP3, la musique se partage, s’échange, se promène dans tous les coins du web.
Vous avez déjà compté combien de fois vous lisez le mot « share » en une journée sur le web.
Plein.

Osons le mot : c’est un bien beau foutoir.

Foutoir d’accord, mais qu’est ce qui s’y passe ? Il s’y passe qu’on se refile de la musique comme c’est pas permis (d’ailleurs ce n’est pas toujours permis).
Des milliards de chansons qui passent d’oreilles en oreilles.
Et ça s’organise. On avait déjà Last.fm, Grooveshark, Deezer (hahaha, pardon…),et plein d’autres dont le service de streaming Spotify (mais si, le truc que vous connaissez un peu de nom mais pas trop), qui vous permettait déjà d’écouter tout plein de musique gratuitement et même de pondre des « playlists collaboratives » (si c’est pas social, ça), Spotify donc (mais si, vous savez, la boîte qui va mourir dès qu’Apple va arriver) vient de lancer une vraie bonne idée, mal foutue certes, mais l’intention est là :

faire de sa plateforme un « réseau social musical ».

Carrément.

On se mouche pas des genoux chez Spotify : concoctez vos jolies playlists et vos amis peuvent s’y abonner. Et les amis de vos amis aussi. et les amis des amis de vos amis aussi.
Et tout le monde écoute les playlists de tout le monde. Et on s’envoie des morceaux.
Et comme c’est intégré à Facebook, c’est encore plus simple. Hop : vous vous abonnez à une playlist et TOUS vos amis Facebook sont au courant instantanément.

C’est beau hein ?

(oui, bon là, il y a deux écoles, dont une qui répond « Non, ça craint, faut être un chauffe-eau pour trouver formidable qu’on puisse regarder chez toi même quand tu fermes les rideaux » et m’est avis que ça va s’avoiner sévère sur ce genre de thèmes…)
Peu importe, ce n’est pas le propos.

Le propos c’est :
PAR la grâce du mot « SHARE », nous sommes TOUS des PASSEURS.
La musique ne s’est jamais aussi bien portée.

Et plus que jamais :

Le maître-mot est DÉCOUVERTE.
ÉCOUTE ÇA, TU VAS AIMER.

C’est beau hein ?

Ha, j’oubliais un détail : si nous sommes tous des passeurs, plus personne n’achète de musique.
Mais alors personne, hein.

Dans « Ecoute ça, tu vas aimer. » il n’y a pas le verbe « acheter ».
Hé noooon.
Voilà voilà voilà.

(ici, insérer un instant de faux silence gêné)

D’où l’importance d’un Transistor.com

Histoire de vous donner envie d’aller aux concerts, de supporter les artistes, même et surtout si vous écoutez leur musique sans rien payer…
Pour que les artistes puissent encore faire de la musique (je n’ai pas dit en vivre, hein).

Pour qu’on puisse encore dire :

ÉCOUTE ÇA, TU VAS AIMER.




Catégorie : Tribune libre

7 réactions »

  • Latest Buzz about Britney Spears on Twitter | Britney Spears Fansite - BritneyGlobal.com :

    […] u00e7a m’a fait la mu00eame chose avec Britney Spears (cc @le_transistor) http://bit.ly/aTsxg4RT @VersaEmergeBr: Vejam as performances de Toxic, Circus, 3 entre outros da Britney Spears, que a […]

  • Michaël Rochette :

    Ah, Genius. Une bien bonne idée un poil trop rectiligne dont je serais rapidement venu à bout en écoutant à peu près tout et n’importe quoi (c’est que ça panique vite, un algorithme, en fait, face à un comportement humain). Très bon article. Le Transistor prend d’ores et déjà la bonne direction.

  • catnatt/belam :

    Je resiste à spotify. Pourtant j’en fais des playlists. Mais ca reste diffusé à un nb tres restreint de gens. Ca me va. Pour être tout à fait honnête, en baignant dans la blogo zic, je me trouve un peu envahie. Et j’ai l’impression que ca peut devenir un job à temps plein d’arriver à suivre tout ça. Alors j’accepte de louper des trucs. Choisir mes passeurs. Je n’arrive pas à faire la différence entre la campagne de com et l’amour de la musique chez certains. (je sais, c’est pas gentil, ça..)

    Tout ça pour dire que je choisis le transistor.
    Ouais
    J’aurais pu le dire tout de suite 🙂

  • RomINK :

    En fait t’es un slammeur ! Je viens de comprendre, c’est ça, t’es un slammeur !!
    Joli slam donc, mais un peu comme Catnatt, j’essaie de résister. Je suis aspiré par le web, tout ce qu’on peut découvrir. Je pourrai y passer ma vie. Et gâcher ma vie. Donc je me limite.

    MMais partageons, partageons : http://open.spotify.com/track/5k5SzUP9pSN1mG5ta25w1U

  • SdC :

    J’aime bien aussi le mot de Rémy Kolpa Kopoul qui se définit comme ‘connexioneur’.

  • Tweets that mention Le Transistor » Tribune libre » Ecoute ça, tu vas aimer -- Topsy.com :

    […] This post was mentioned on Twitter by Donjipez and gotsky, Laurent Houdard. Laurent Houdard said: @Mrolivier ça m'a fait la même chose avec Britney Spears 🙂 (cc @le_transistor) http://bit.ly/aTsxg4 […]

  • Nikk'Aw :

    Rhaa damned, j’adore cette article.

    Bha ouais, c’est beau d’le lire, mais de le dire c’est encore mieux. Surtout quand il est juste.
    C’est bluffant ce système Apple/Itunes avec leur fameux “Genius”.
    Pour y avoir balancé des milliers d’heures de musiques en tous genres, histoire de tester l’efficacité, j’avoue qu’ils ont fait fort, j’ai du avoir -grand max’- 1/3000 chanson qui à mon goût n’aurait pas dû être placée à tel ou tel endroit.

    Pour le reste, toujours bon de découvrir, faire palpiter les tympans à coups de beats alors méconnus.

    “Oh j’en veux encore” qu’y disait l’autre.

Et toi t'en penses quoi ?

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