Entretien avec Snapped Ankles

Aux Trans Musicales de Rennes, Le Transistor est toujours à l’affût du groupe le plus étrange de la programmation. Cette année, il s’agissait bien de Snapped Ankles, des Britanniques qui ont invoqué lors d’un projet artistique les esprits de la forêt. Désormais, ils jouent en habits de mousse et branchages, coiffés de bois, en tapant sur des rondins. Rencontre avec Clémentine March et Paddy Austin pour qu’ils nous éclairent au sujet de leur concept et de leur album Come Play The Trees.

Snapped Ankles

A l’approche des musiciens, Le Transistor est un peu déçu de voir Snapped Ankles sous forme humaine arriver, au lieu des arbres tant attendus. “Mais attends, on a quand même des casquettes ! On les a fait faire pour les donner à nos amis, mais aucun d’entre eux n’en veut. Donc c’est nous qui les portons.”

Au départ, Snapped Ankles a imaginé l’histoire d’une forêt contaminée par l’électronique.
Paddy : Sous la forme prototype, on jouait surtout pour des performances artistiques. Avec un style un peu post-punk. On avait pas vraiment de chansons, on va dire qu’on jouait une seule note jusqu’à ce que les gens commencent à danser !
Clémentine : Et là on s’arrêtait ! (rires)
Paddy : En parallèle, je fais des sculptures électroniques et l’idée c’était d’avoir des arbres dotés d’électronique, comme s’ils avaient subi une mutation.”

Musicalement, Snapped Ankles s’inspire des années 70 et 80.
Paddy : C’était le moment où on a dépassé des frontières : au lieu de rajouter un instrument, ils en ont enlevé ! Kraftwerk ont enlevé les batteries – alors que c’est le dernier instrument que les gens oseraient jamais retirer ! Et ce qui nous intéresse, c’est ce moment charnière : le tournant.
Clémentine : Or à Londres la musique la plus populaire c’est la dance, ce qui fait qu’on a toujours été des outsiders avec des guitares. Les villes rock sont dans le nord. Ca voulait dire qu’on pouvait développer notre projet sans aucune pression.
Paddy : On a créé ces installations musicales, puis on a commencé à rapporter des costumes, et monté le groupe petit à petit. Avec cette ambition d’avoir un groupe artistique, mais en même temps on a toutes ces chansons plus traditionnelles. On s’est retrouvés un peu pris entre les deux : entre le concert rock et l’envie de faire du bruit expérimental.
Clémentine : Le manque de pression a permis aux chansons de se développer, sans cette volonté de créer une chanson en soi. On ajoute des couches et des couches, et au final, ce qu’on écoute, c’est la beauté du résultat inattendu.
Paddy : Sur l’album aussi, il y a des chansons post-punk, et d’autres où on se demande ce qu’il se passe. Mais rien n’est délibéré, tout est arrivé par accident.” (rires)

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Snapped Ankles voulait des costumes, dans le même esprit que ces groupes qui portent des uniformes de l’armée.
Paddy : On voulait trouver quelque chose qui ne serait absolument pas glamour. C’est quoi le pire ? Le plus ringard voire vulgaire ? A d’autres époques on aurait déchiré nos pantalons ! On cherchait à ressembler à des monstres des marécages. Un peu comme le film Uncle Boonme, ce film génial avec ce mec en forme noire.
Clémentine : Bref, c’était une erreur délibérée on va dire.
Paddy : Le post-punk, c’est une musique très angulaire, c’est froid, par rapport au flamboyant rock’n’roll. C’est statique, avec la pression de paraître cool, placide même. Ces costumes c’était notre manière de nous rebeller contre le post-punk en soi. En tant que créatures, derrière nos masques, on peut rester de marbre.
Clémentine : En plus, les costumes ont aussi un aspect pagan. Donc ça relie le groupe moderne à la longue tradition européenne, ou africaine, de krampus : les villageois qui se déguisent en monstres pour rappeler aux enfants qu’il faut rester sages toute l’année…”

L’influence première de Snapped Ankles reste Kraftwerk.
Paddy : On a joué avec eux ! C’était au krautrock karaoké, un festival à East London. Mais c’est pas vraiment du karaoké en vrai : c’est un endroit où les groupes se retrouvent pour jouer de vieilles chansons.
Clémentine : C’est un super lieu pour rencontrer des musiciens, tout le monde joue des reprises. La dernière fois, on a vu le mec de Sepultura qui jouait, il se trouvait qu’ils étaient de passage à Londres sur une tournée.
Paddy : Si Sepultura n’était pas influencé par Kraftwerk, ils le sont désormais.
Clémentine : En même temps qui n’est pas influencé par Kraftwerk ?
Paddy : On aime leur vision du futur. Ils se sont retrouvés avec des synthétiseurs, ce qui était nouveau à l’époque, et ils se sont dit: ok, on va s’habiller ! Et ils l’ont fait de manière très théatrale, pour détonner comme groupe de rock.
Mais le style est difficile à définir !
Paddy : On apprécie les vieux sons et les vieux instruments, mais on cherche une nouvelle branche sur l’arbre. Quelque chose de nouveau. C’est toujours une collection d’idées différentes, de concepts. Et du coup, on a pas vraiment une scène. Ou alors disco-rock, peut-être ? On espère. On essaie de remuer les zones grises. Mais l’album va être difficile à vendre en magasin, où est-ce qu’on le classe ?

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Avec leurs albums, Snapped Ankles cherchent aussi à faire bouger la societé.
Paddy : ‘Fukushima Failure’ c’est comme un mix entre Kraftwerk et Fela Kuti avec James Brown. Je voulais chanter à propos du désastre de Fukushima, et c’est parti de l’idée que les gens ne boivent pas assez d’eau. Or Fukushima empoisonne l’eau, c’est un échec dû à la stupidité de l’homme.
Clémentine : On a un certain sens pour danser sur les effondrements dans le groupe. On danse sur des cendres, c’est pas cynique, mais c’est… comme un message pagan. C’est assez sincère.
Paddy : La nature est bonne. Et là, on est dans une période de protestation, qui rejette l’humanité comme un parasite. Comment les artistes arrivent à gérer ce casse-tête ? Je suppose qu’il faut un groupe punk, pour révéler la folie de cette situation.”

Après les arbres, Snapped Ankles pensent s’attaquer aux agents immobilier.
Paddy : En Angleterre, on a le même problème qu’en France. Là où on joue, c’est des entrepôts, mais le prix du mètre carré est tellement élevé, qu’il n’y a plus d’espace pour jouer. Il nous faut toujours déménager, on est toujours à la recherche d’espaces pour des performances.
Clémentine : On peut pas jouer un set rock, car on essaie au contraire de sortir du confort des guitares, ou des chansons. Avec notre propre salle, on peut imaginer notre scénographie, qui fait partie de l’identité du groupe. Bref, on a de nouvelles chansons, qui ont été créées comme de la techno faite par des agents immobiliers, en tapant sur des panneaux d’agents immobiliers.
Paddy : Ca risque de finir sous la forme d’un album. Mais le projet des arbres est toujours en cours. On veut pas être épinglés comme les mecs en costume pagan. On veut que les gens viennent pour la musique et les idées. Comme quand on va voir Björk, on sait qu’elle aura des idées. Quelque part, on est comme elle, sauf qu’on a pas d’argent ! On finira peut-être à tourner avec elle !
Clémentine : Mais elle aime pas les guitares, il va falloir s’en séparer.
Paddy : Attends, elle aime la flûte, non ? On peut se mettre à la flûte !”

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A l’heure du Brexit, nos Britanniques cherchent refuge… dans une forêt propice.
Paddy : Ils sont en train de la détruire en Pologne. Mais en Europe, il y a des subventions pour planter des arbres. Et maintenant, il y a plus de forêts qu’au cours des dernières 5 000 années. Parce qu’avant ils les décimaient pour les bateaux et les guerres en fait ! Donc les forêts sont de retour ! C’est pour ça qu’on est de retour !”

Réclame

Come Play The Trees, le premier album de Snapped Ankles, est paru chez The Leaf Label.
Snapped Ankles sera en concert au Vecteur de Charleroi le 6 avril, au Desertfest de Londres début mai, au Chabada d’Angers le 17 mai, au London Calling festival d’Amsterdam…
Lire le compte rendu de Snapped Ankles aux Trans Musicales de Rennes


Remerciements : Delphine [ATM]

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