Entretien avec Léonie Pernet

Léonie Pernet c’est cette artiste un peu étrange, insaisissable, qui après un EP, Two of Us, paru en 2014, a enfin sorti son premier album à l’automne 2018. Dans Crave, elle joue avec les textures comme avec notre impatience, avec une nonchalance à la limite de l’arrogance. Le Transistor était très impressionné à l’idée de la rencontrer, et au final, la compositrice s’est révélée très cool, humaine, accessible. Comme sa musique en somme.

Sur Crave, chaque titre est différent, passant du classique au dub-step. “Je trouve pas ça si insaisissable, il y a une liaison dans l’atmosphère, dans le sentiment, dans l’harmonie aussi. Après, au niveau des univers et des genres, oui c’est extrêmement mouvant. Mais je cherche pas du tout à brouiller les pistes, c’est juste que je ne m’interdis rien.”

Léonie Pernet

Si Léonie Pernet ne s’interdit rien, elle n’était pas à l’aise avec la sortie du single ‘Butterfly’. “C’est vrai que sur ‘Butterfly’, j’avais un petit blocage. Mais je l’ai fait. Et au final, ce titre a bien aidé l’album. En plus, j’ai pris grand plaisir à le faire. Mais… j’assumais pas à fond de le mettre en avant alors que clairement c’était le plus radiophonique. Aujourd’hui je me suis un peu plus détendue à ce niveau-là.” L’artiste n’a aucune envie de faire des tubes. “Quand je fais de la musique, je suis pas en train de me dire que je veux absolument pas faire de la pop. Après si j’ai une mélodie qui me vient, de type ‘Butterfly’, que je trouve beau, qui m’emporte… C’est vrai, j’avais un peu ce truc de meuf qui est vraiment dans l’indé, d’avoir honte dès que tu fais un truc trop poppy. Mais ça m’est passé. Je travaille avec Cry Baby, anciennement Kill The DJ. C’est pas des gens qui vont pas me demander c’est quand le hit ? Je fais ce que je veux.”

Ce qui a pris le plus de temps dans la création de cet album, ça a été le processus de désacraliser la musique. “Ce que je voulais dire, c’est que si tu te – pardon d’être vulgaire – branles pendant trois mois, sur un son de synthé, juste t’avances pas. Personnellement, j’arrivais pas à lâcher mes morceaux. Or, c’est vrai que c’est de la sacralisation mal placée : j’arrivais pas à lâcher les tracks, à les terminer, je retenais, j’arrivais pas à lâcher cet album.” Léonie Pernet souligne que la sortie d’un album n’est plus un événement. “Mais bon pour moi c’était le premier album, et donc forcément c’était le truc le plus important du monde, enfin de mon monde, de ma vie. C’est ce que tu laisses, c’est ce que tu donnes, c’est ce que les gens vont connaître de toi… Je l’ai beaucoup sacralisé en effet. Je suis un peu perfectionniste, et puis je voulais être honnête surtout. Je crois.”

Un album, c’est l’image qu’on va avoir de toi, c’est imprimé, ancré. “Comme je vais dans des zones très différentes, je stresse vachement sur ce qu’on va mettre en avant. Parce que je sais que les gens vont se faire un avis sur un seul morceau. On est à l’époque du single, très peu de gens écoutent l’album en entier. Mais bien évidemment, les morceaux les plus accessibles, c’est une porte d’accès vers le reste. Et c’est cool en fait.” Mais il y a beaucoup de curieux dans les fans de pop. “Je pense qu’il y a un public pour tout, et de la place pour des choses qualitatives. J’ai jamais eu de doutes sur le fait que mes compositions allaient entrer en résonance avec du monde. Mais pour que ça arrive aux oreilles de ces gens, c’est la guerre. Jusqu’où tu es prête à aller, jusqu’où tu fais ta pute pour promouvoir. Alors oui j’ai envie, je fais pas de la musique pour que quinze pélos viennent me voir, j’ai envie de la partager, qu’elle soit partagée, ma musique. Mais y a des choses que je ferai pas.”

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Grâce à Fishbach, Flavien Berger, et La Femme (lire l’entretien), Léonie Pernet s’est décomplexée au niveau des paroles en français. “Sans oublier Mansfield.TYA que j’adore évidemment depuis toujours. C’est tous ceux qui chantent en français, pas la chanson française. Ceux qui ont apporté quelque chose, et qui par leur présence et leur succès te décomplexent un peu par rapport au fait de chanter en français. Je trouve qu’ils ont fait ça bien, et ont redonné un peu de ses lettres de noblesse au français, sans forcément aller chercher une langue complexe. Ils ont un peu déringardisé l’exercice.”

Une cause qui est mise en avant dès le premier clip de Crave, c’est celle des migrants. “Ce qui m’intéresse, quand je fais de la promo, c’est de me servir de cette tribune qu’on m’offre pour parler d’autre chose que de moi. Parce que moi, c’est ça aussi : moi, c’est nous. Après j’essaie de le faire de manière fine, comme dans le clip par exemple. Je veux pas être une donneuse de leçon, c’est simplement des invitations à réfléchir. A se regarder. A s’interroger. Tu vois, je me suis redressée même pour te parler de tout ça.” Donc dès ‘African Melancholia’, Léonie Pernet donne le là : c’est une artiste engagée. “En ce moment, tout le monde se drape dans les couleurs LGBT, histoire de dire qu’on est des gens bien, progressistes, c’est devenu un accessoire de mode. Pendant ce temps-là, il y a des gens, qui vivent comme des grosses merdes. J’invite toujours les gens à imaginer ceux qu’on voit dans les campements… Comment ils réagiraient s’ils étaient blancs, blonds aux yeux bleus… Je pense que ça nous ferait vraiment bizarre : si ces gens en train de crever comme des chiens ressemblaient à des Norvégiens, je pense que ça ferait un choc.”

Pour Léonie Pernet, engagée, tu l’es ou pas, tu choisis pas de l’être. “Je pense que c’est la peur qui empêche beaucoup d’artistes de se prononcer : comme t’es pas spécialiste, tu vas avoir peur d’ouvrir ta gueule et d’être pris en défaut.Or, on sera jamais spécialistes, sauf les militants, qui passent leurs vies à se battre pour des causes. C’est pas ça ma vie, mais j’essaie de pas rester juste mon cul posé, je peux pas fermer les yeux. C’est pas possible. Ni avaler ce qu’on me propose de manger comme information et comme manière de voir le monde. Ça me satisfait pas du tout, j’ai plus quinze ans.” Il y a beaucoup – tellement – de sujet de révoltes. “Le point commun de tous ces sujets de révolte, c’est que les Noirs et les Arabes, on n’en a rien à foutre quand ils meurent, c’est des vies qui valent moins que les autres. Et ça, je ne cesse de le dire sous toutes les formes, mais c’est pas pour donner des leçons, c’est pour qu’on en prenne conscience. Moi aussi avant d’avoir un espèce d’éveil sur cette question, j’avais des réflexes de pensée raciste. Dans le sens “il sent pas bon le Noir”. Evidemment.”

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Léonie Pernet invite tout le monde, y compris elle-même, à se remettre en question. “Cette révolution intérieure est indispensable. Le but c’est pas de diviser les gens, le but c’est la paix. Souvent on dit des militants anti-racistes qu’il créent des clivages, en parlant des Blancs, des Noirs, alors qu’on est “tous une seule et même humanité”, blablabla. C’est faux, ils sont dans l’analyse, ils observent les inégalités pour pouvoir les combattre. On va voir où tout ça nous mène, probablement dans un grand mur. Il y a des petits trucs qui donnent de l’espoir parfois, mais faut aussi de la volonté politique… La jolie petite histoire du jour, ça va pas suffire.”

Réclame

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Remerciements : Victoria Levisse

Catégorie : A la une, Entretiens
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