Entretien avec Wye Oak

Depuis dix ans déjà, Wye Oak évolue d’un album à l’autre, non sans surprendre ses fans. Ainsi, après un mini album Tween il semblait que le duo souhaitait se focaliser sur d’autres envies, entre autres El Vy dans lequel Andy Stack opère comme batteur et Flock of Dimes, le projet solo de Jenn Wasner. Heureusement, Wye Oak vient de sortir The Louder I Call The Faster It Runs, un album plus grand que nature ! Rencontre avec la productrice et songwriter Jenn Wasner.

Wye Oak

Jenn Wasner admet que Tween est paru à une période un peu spéciale pour Wye Oak. “Après Shriek, on était pas sûrs de continuer. Et faire cet album Tween nous a rappelé qu’on est vraiment spéciaux et uniques. On a retrouvé l’excitation d’être un groupe. Donc c’était un nouveau départ !”

Wye Oak a la particularité, à chaque album, de s’imposer des restrictions. “La première était d’être un duo, et donc apprendre en live à maximiser notre son à deux. Ca a longtemps été une source d’inspiration. Quand on est arrivés au bout du concept, on en a imaginé d’autres, comme d’enlever de l’équation l’instrument sur lequel on se repose le plus. Après dix ans de groupe, c’est la première fois qu’on se dit qu’on est suffisamment bons, en tant que producteurs, instrumentistes, et songwriters, donc qu’on avait pas besoin de restrictions.” Sans aucune restriction, The Louder I Call The Faster It Runs sonne très maximal. “Maintenant on joue avec une troisième personne. On a retiré toutes les règles, et on réalise qu’on ne peut plus tourner à deux. J’ai toujours dit que les restrictions sont bien, à condition que ce soit positif pour l’art. Si on se rend compte que ça nous retient, ça ne sert à rien. Donc du moment que c’était un carburant, pour nous encourager à faire mieux, c’était un outil utile, mais on a eu l’impression qu’on devait le dépasser.”

Jouer à trois signifie enseigner tous les morceaux au bassiste, et au passage les redécouvrir. “Je fais des chansons si personnelles, et émotionnelles, c’est difficile pour moi de les séparer des étapes importantes de ma vie, de ces moments qui ont donné l’impulsion d’écriture. J’aime être tenue responsable de mon passé, d’une certaine ancienne moi-même, mais quelque part, j’ai du ressentiment par rapport au fait de devoir revivre ces moments qui ne me ressemblent plus.” Face aux souvenirs qui refont surface, Jenn Wasner se permet de réinterpréter ses chansons à une lumière plus actuelle. “Ce qui est bizarre, c’est que je ne me souviens même pas de l’intention. Quand on crée, on est dans un état d’esprit tellement particulier, c’est assez flou. Ca veut dire que je peux vivre mes chansons de la même manière que tout le monde : toutes les interprétations ont autant leur part de réalité. Une fois que c’est sorti, c’est fini, c’est hors de moi. J’aime que mes chansons soient des choses vivantes qui respirent en dehors de ma volonté.”

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Pour Jenn Wasner, écrire se doit d’être douloureux. “Ca ne devient jamais plus facile avec le temps. Parce qu’il n’est pas possible de reprendre le même chemin pour trouver l’inspiration. Ca ne marche qu’une seule fois ! Donc il faut trouver de nouvelles manières d’y arriver. Ce qui prend généralement énormément de temps et d’effort et de concentration, d’attention. Et d’échec. De manière répétée. Et chaque jour on y retourne, alors que ça ne marche presque jamais.” Mais quelque part, cette longue recherche fait partie du plaisir de la création. “Il y a de la joie à chercher l’inspiration. C’est excitant ! C’est ce qui fait qu’on persévère même si c’est peu gratifiant, quand on se retrouve sans aucun réel résultat après je ne sais combien de tentatives ! L’idée c’est d’essayer. Si c’était juste facile, ce ne serait pas très bon. On peut complètement prétendre d’écrire une chanson non inspirée, pourquoi pas. Mais je ne me sentirais pas connectée, et sans ça, il y aura peu de chance que j’arrive à toucher d’autres personnes.”

Depuis plus de six ans, Jenn Wasner et Andy Stack composent à distance pour Wye Oak. “Ca fait longtemps qu’on habite plus dans la même région. J’aime travailler en studio, je m’en sers comme d’outil d’écriture : je n’écris pas à partir d’un instrument, je suis plus dans la construction de chansons. Tout au studio dès le début, comme Andy. Ca nous permet d’avoir nos espaces de travail personnels, pour trouver nos idées, les envisager comme on l’entend avant de les présenter à l’autre.” Ce processus leur permet d’être plus sûrs d’eux quant aux idées qu’ils apportent. “C’est quand on enregistre qu’on a besoin d’être ensemble. Quand on se retrouve tout est déjà prêt, nos démos sont complètes, donc en studio, on exécute seulement les idées. Les décisions à prendre sont plus d’ordre de l’enregistrement. Et c’est bien, parce qu’il y a déjà pas mal de choses auxquelles penser – trouver le son qu’on veut, la juste performance -, qu’on a pas besoin de penser à l’écriture.”

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En parallèle de son projet solo, Flock of Dimes, Jenn Wasner vient de produire l’album de Madeline Kenney. “C’est la première fois que je produisais un album pour quelqu’un d’autre. Et j’ai adoré ! Madeline est une exceptionnelle productrice, elle sait ce qu’elle veut artistiquement. Donc c’était une superbe collaboration, et pour ma première expérience, c’était génial, parce qu’on était que des femmes : Madeline, sa batteuse, et moi. C’était un environnement très valorisant.” En tant que femme dans l’industrie de la musique, Jenn Wasner réalise qu’il lui est difficile de s’accorder le bénéfice du doute. “Ca m’énerve si je sens que les gens s’imaginent que je ne sais pas faire. Mais là, en plus, j’ai pris conscience que j’avais internalisé cette idée ! Je n’étais pas à l’aise avec le fait de me désigner comme productrice. Alors que je produis mes albums depuis 10 ans ! (rires) J’ai tendance à ne pas me faire confiance, de penser qu’il me manque des compétences essentielles. Donc c’était excellent de pouvoir dépasser tout ça !”

Pour Jenn Wasner, la situation des femmes dans l’industrie de la musique s’améliore petit à petit. “J’ai encore l’impression qu’en tournée, je suis constamment entourée d’hommes. Ça s’améliore au niveau des artistes. Mais pour ce qui est de l’équipe, les musiciens, les ingés son, les producteurs. Le monde autour de l’artiste est très densément peuplé d’hommes. Donc soit on se décourage, soit on se concentre sur ce qui s’améliore. Et même d’y prendre part. Même si c’est fatiguant et frustrant, c’est important.”

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Le mouvement va dans le bon sens, même si le chemin est encore long. “Les projecteurs sont sur les musiciennes, les productrices, et c’est génial, mais d’un autre côté, c’est compliqué, parce que les femmes artistes ont l’impression qu’elles n’ont pas le droit d’être simplement des artistes. Elles sont toujours poursuivies par ce qualificatif : “féminin”. Je comprends le besoin de pousser pour l’inclusion, mais j’attends avec impatience le moment où on en aura plus besoin. Où on pourra simplement être un artiste, et pas un artiste féminin.”

Réclame

The Louder I Call The Faster It Runs, le sixième album de Wye Oak, est paru chez Merge Records / Differ-Ant
Lire le compte rendu du concert de Wye Oak au Pop Up du Label


Remerciements : Marion [Differ-Ant]

Catégorie : A la une, Entretiens
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