Entretien avec Phoebe Bridgers

Avec Stranger in the Alps, Phoebe Bridgers signe son premier album très doux, très beau. Mais en concert, c’est une jeune femme décidée, qui aime bousculer son image de fille fragile. Conquis par cette dualité, nous avons décidé de la rencontrer, pour parler mort, un thème récurrent dans son album, et mentors, dont Ryan Adams – qui la qualifie de licorne musicale – et Mark Kozelek.

Phoebe Bridgers

Phoebe Bridgers n’a jamais rencontré Mark Kozelek, au contraire. “Pendant un an j’ai tourné avec Conor Oberst, qui a déjà joué avec lui. Quand on était au Fillmore de San Francisco, Connor me cherchait pour me le présenter… Et j’ai fui ! Imagine les présentations genre mon amie est tellement fan de toi. J’ai eu un peu peur, quoi.”

Mais un tournant décisif dans la carrière de Phoebe Bridgers a été sa rencontre avec Ryan Adams. “Quand je l’ai rencontré, j’étais en train de travailler sur les arrangements de mon album, avec une envie de son de groupe, avec des cordes. Or Ryan fait plutôt totalement le contraire ! Il sortait des titres en 7’’ sur son propre label, mais n’avait encore sorti personne d’autre que lui. Du coup, ça m’a aidé pour trouver des gens avec qui jouer sur l’album, rencontrer des gens de l’industrie. Mais mon projet était déjà lancé.” Le lendemain de leur rencontre, Ryan Adams lui proposait d’enregistrer des chansons ensemble. “On a fait trois chansons en acoustique, et c’est son médecin, qui jouait du pedal steel. Je lui faisais confiance mais je n’ai pas changé d’avis par rapport aux arrangements de mon album. Je n’enregistrerai jamais de cette manière, mais pour un EP je pense que c’est parfait, et je suis contente de l’avoir laissé prendre le contrôle.”

Si Ryan Adams la compare à Bob Dylan, elle cite comme influence Tom Waits, Elliott Smith, et Mark Kozelek. “Je ne pense pas à eux quand j’écris, c’est plutôt quand je peaufine mes chansons : parfois je suis déçue, parce que je trouve que ça ne correspond pas à mes standards. Je m’efforce d’être aussi captivante qu’eux… Mark Kozelek surtout, parce qu’il est tellement poétique, que parfois sur un album, il ne va sortir que deux chansons, avec un réel refrain, et sans comprendre comment, on est accroché, car ses paroles sont incroyables.” Et grâce à son avocat, qui jouait dans The Lemonheads, Phoebe Bridgers s’est lié d’amitié avec Julien Baker. “Toute la semaine de la sortie de son album Turn Out the Lights, des gens m’envoyaient des textos, me disant qu’il fallait que je l’écoute. Après plusieurs d’affilée, mon avocat m’appelle pour me dire qu’elle veut jouer avec moi. Et on est devenues un peu inséparables en quelques sortes. J’étais là quand elle a signé son contrat avec Matador : au concert de John, il jouait avec Blake Babies, le groupe de Juliana Hatfield. C’est donc au concert de notre avocat qu’elle a signé !”

Sur scène, malgré son jeune âge, Phoebe Bridgers en impose. “Quand quelqu’un m’insulte, je les ignore, comme Julien. Mais les femmes devraient s’accorder plus de crédit, parce que c’est putain de flippant. Si quelqu’un me balance un truc dégueu, et tout ce que je trouve à faire c’est rire nerveusement. Et je m’en veux après, alors que c’est juste terrifiant. On se contente d’être aimable et d’écourter la conversation, au lieu de se défendre, de s’énerver, mais dans ces situations, je n’ai pas de répartie.” Mais pour la tournée de l’album à venir, elle ne sera plus seule sur le plateau.Soko m’a dit qu’elle se cachait derrière son groupe, genre si elle oublie une de ses chansons, elle a quelqu’un vers qui se tourner. Je comprends l’idée, mais pour moi, j’ai l’impression qu’il y a plus de pression. Il faut tenir son rythme, on ne peut pas changer de mélodie, à cause de celui qui assure les harmonies, je me sens restreinte parfois.”

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L’album Stranger In The Alps a été enregistré sur deux ans, mais ‘Motion Sickness’ a rejoint la tracklist en dernière minute. “J’avais cette pause bizarre d’une semaine entre deux tournées, l’une se finissait à Montana, et la suivante commençait à Vancouver. Ca représentait trop de trajet pour rentrer chez moi, ça valait pas le coup, donc je cherchais à me poser quelque part. Et on m’a proposé une cabine dans l’Idaho, à Sun Valley, c’était magnifique ! Et c’est là, en deux jours, que j’ai écrit ‘Motion Sickness’.” Depuis cette expérience, Phoebe Bridgers est tout à fait pour l’idée de retraite d’écriture. “Avant, je comprenais pas pourquoi les gens écrivaient pas chez eux. Et maintenant je réalise que c’est un avantage, parce qu’on est pas distraits, par nos amis par exemple. Maintenant je veux le faire plus souvent car c’était génial. Surtout si on paie pour rester quelque part, c’est comme un investissement, c’est embarrassant si on revient les mains vides.”

Sur Stranger In The Alps, certaines des chansons ont été écrites il y a plus de cinq ans. “J’aime beaucoup les chansons que j’écris maintenant donc je suis un peu complexée justement au sujet des vieilles. Ne serait-ce que parce que j’ai une autre attitude et par rapport à tout en fait. A chaque fois que j’en écris une nouvelle, j’arrête de jouer une ancienne. Ce qui est assez brutal, mais c’est mieux que le contraire, à essayer de refaire, se répéter. Donc c’est génial, mais c’est frustrant.” Maintenant que son premier album est paru, Phoebe Bridgers a hâte de se mettre au suivant… toujours autour du thème de la mort. “Je ne cherche clairement pas à garder le même thème. Ca doit être mon subconscient, parce que ça sort sans que je m’en rende compte. J’ai un très bon ami qui angoisse énormément à ce sujet, il prend sa tension artérielle tout le temps. Alors que je suis pas du tout comme ça, j’y pense en fait presque jamais. Même dans une situation dangereuse, mais c’est peut-être parce que je suis encore jeune…”

Un de ses singles, ‘Killer’, parle de meurtres en série. “J’ai commencé à angoisser parce que j’arrivais pas à m’empêcher de lire sur Wikipedia toutes les pages sur les tueurs en série. Je ne dormais plus, du coup je pensais que j’avais un problème et j’ai écrit cette chanson. Et puis un ami m’a dit… qu’en fait le monde entier est obsédé par les meurtres ! Faut voir les infos, les émissions télé, les films, c’est parce qu’on arrive pas à détourner les yeux.” Pour Phoebe Bridgers cette démarche n’est pas forcément cathartique mais exploratrice. “Je pense jamais à la mort, mais à chaque fois que j’écris une chanson, ça ressort, donc ça doit être à un niveau plus profond, parce que j’ai un sentiment de soulagement, mais ça ne me stresse pas. Pour moi, c’est fascinant, de plein de manières, et je pense que ça s’applique à plein de situations, comme la mort d’une relation ou peu importe. Pas forcément le décès de quelqu’un.”

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Quand elle avait à peine 20 ans, Phoebe Bridgers a chanté aux funérailles d’un jeune de son âge. “Oui. Bizarrement… C’est mon prof de chant qui avait été choisie par la famille, mais elle-même devait se rendre aux funérailles d’un membre de sa famille. Donc elle leur a envoyé une vidéo de moi, et j’ai appris cette chanson folk irlandaise. C’était déchirant, parce qu’il avait 21 ans. J’ai fini par me lier d’amitié avec sa petite amie, parce qu’on a réalisé qu’on avait pas mal d’amis en commun.” Elle ne connaissait absolument personne, donc l’avait envisagé au début comme une journée de travail. ”C’était une expériences des plus bizarres, qui m’a amenée à faire une rétrospective… D’un coup tu te retrouves aux funérailles de quelqu’un de ton âge… C’était une des journées où je me suis sentie le plus seule de ma vie. Ca m’a bouleversée.”

Réclame

Stranger In The Alps, le premier album de Phoebe Bridgers, est paru chez Secretly Canadian
Lire le compte rendu de Phoebe Bridgers au Café de la Danse avec Whitney


Remerciements : Agnieszka [Secretly]

Catégorie : A la une, Entretiens
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