Entretien avec Jeffrey Lewis

Au début de ce millénaire, l’anti-folk a commencé à sortir de l’underground pour se populariser au fil de la décennie, notamment grâce au film Juno qui propulsa les Moldy Peaches. Dans cette lignée lo-fi, Jeffrey Lewis sortit The Last Time I Did Acid I Went Insane, premier d’une longue liste d’album chez Rough Trade. Quinze ans plus tard, Manhattan est, comme il l’affirme, son meilleur à ce jour. Lors de son passage à l’Espace B, Le Transistor a rencontré cet artiste on-ne-peut-plus DIY pour qu’il raconte son quotidien entre tournées et bandes dessinées.

Cette interview est l’occasion pour Jeffrey Lewis de revenir tout en modestie sur sa carrière. « On a eu une étrange parcours… Je crois que la première fois qu’on a joué à Paris c’était en 2002, c’est cool qu’il y ait encore des gens intéressés. La carrière de mon groupe dans cette industrie est inhabituelle, parce que quelque part, il n’y a pas tant de groupes qui tiennent aussi longtemps.»

Manhattan est son septième album chez Rough Trade – mais enième depuis 1997. « Je pense que c’est potentiellement mon meilleur, ce qui est assez inhabituel après 15 ans de carrière. Peu importe, l’inhabituel fait un peu partie de ce groupe. Un peu comme d’arranger nous-mêmes les tournées, ou d’essayer de nouvelles choses dans la setlist, jusqu’à présent ça marche : on est toujours là, il y a toujours du monde à nos concerts, et j’ai toujours envie d’écrire de nouvelles chansons et de donner des concerts. » En live, Jeffrey Lewis aime bousculer ses habitudes. « Moins maintenant, je cherche un équilibre pour que les expérimentations ne prennent pas le pas sur le concert. Mais on essaie toujours des trucs parce que t’as pas la même énergie quand tu l’as fait des centaines de fois, ça se voit. Donc chaque soir je m’applique sur la setlist, parce que c’est ce que j’apprécie chez des groupes comme Yo La Tengo ou The Grateful Dead : les gens n’ont aucune idée de ce qui les attend. Tout devient une surprise ! »

Une des particularités de Jeffrey Lewis dans ce métier, c’est qu’il booke lui-même ses tournées. « J’adorerais que quelqu’un me livre une tournée toute prête. Notre tourneur nous a trouvé deux dates en France, sauf que c’est pas assez pour une tournée, donc je dois trouver les autres dates moi-même. Donc il y a toujours du travail. Si je le faisais pas, il ne se passerait rien. » Ce manque de soutien de la part de son label ne le décourage pas. « Si on n’avait pas de succès, ce serait frustrant, mais j’en ai eu plus que je n’avais imaginé… Quand j’ai commencé, je n’avais aucune ambition, je pensais pas signer de contrat avec un label, je pensais pas aux tournées, encore moins de jouer à paris. Je voulais juste faire de bonnes chansons et les enregistrer sur cassettes. C’est pareil pour mes bandes dessinées, je voulais juste faire des dessins. »

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Car avant de devenir musicien, Jeffrey Lewis était – et est toujours – dessinateur. « Je suis très fier de ma nouvelle BD. J’essaie aussi de travailler sur une nouvelle chanson illustrée. La dernière relevait de la fiction, mais je veux faire une autre historique donc je me suis renseigné sur Cuba. C’est pas non plus un équilibre intentionnel, mais parfois je réalise que j’ai pas fait de BD depuis longtemps, ou qu’on n’a pas fait de tournée de la côte ouest des USA depuis plus d’un an, donc je m’y mets. » L’artiste semble avoir besoin de cumuler les projets. « Il y a tellement de choses à faire que tout me paraît toujours trop tard. Sauf qu’on peut pas faire toutes les tournées en même temps : on est pas allés en Australie depuis 4 ou 5 ans, ce serait cool d’y retourner mais on peut pas tout faire. Cela dit, on vient en Europe à peu près chaque année. Et chaque concert a son lot de nouvelles chansons, donc c’est pas vraiment des tournées de promotion d’album en particulier. »

Sur Manhattan, Jeffrey Lewis parle justement de l’enfer des tournées. « J’arrive toujours à organiser une tournée, et sans aucun jour de repos : je trouve des concerts pour chaque soirée, quoi qu’il arrive. C’est pas toujours facile de contacter les salles soi-même, il y a toujours une raison, peu importe la ville : à LA, on m’a sorti le prétexte d’un match de basket qui réquisitionnait l’attention, mais quand c’est pas le match, c’est une élection, ou les examens de fin d’année… » Malgré les obstacles, l’artiste DIY arrive à trouver son compte dans cette dynamique. « Ca ne m’arrête pas, on y arrive toujours. Ca marche, on fait encore des bénéfices, on s’amuse, et on fait de l’art qui me passionne. C’est marrant ce challenge, c’est comme si le monde était contre nous. Ca fait un peu partie de l’inspiration, si c’était trop facile, nous n’aurions pas ce sentiment d’accomplissement. Peut-être je sais pas. »

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C’est d’ailleurs parce que son groupe est autonome qu’il arrive à dégager des bénéfices. « Certains groupes ont un tour manager ou un chauffeur. Mais quand on revient de tournée, on a autant d’argent qu’un plus gros groupe, parce qu’on n’a pas à payer ces intermédiaires. On tourne vraiment partout : on a joué au Vietnam l’année dernière, et en Chine, et c’est aussi possible parce qu’on le fait nous-mêmes. C’est mon boulot, et la paie est bonne en plus, ça me permet de payer mon loyer à New-York. » Même si d’un coup ce bourreau de travail culpabilise à l’idée de ne pouvoir écrire ou dessiner en tournée. « C’est difficile d’être créatif, il y a tellement de choses à faire, genre savoir où garer la voiture, où dormir… Ou par exemple, quand on arrive en Suisse, on peut pas utiliser les étiquettes en euro, il faut les traduire en francs suisses. Sans compter le demi-tour pour le mec dans le groupe qui a oublié son téléphone à la dernière étape… ! »

Sans compter que chaque tournée se prépare avec des musiciens différents. « J’aimerais bien garder les mêmes, parce que c’est toujours beaucoup de travail de trouver un nouveau musicien et de lui apprendre 100 chansons… Mais tout le monde n’a pas le loisir de tourner sans arrêt. Cela dit, notre batteur Brent, je le connais depuis 15 ans, et mon frère Jack est avec nous sur cette tournée. C’est agréable aussi d’avoir différentes combinaisons. C’est comme une nouvelle personnalité, en fonction des idées que chacun apporte, ça garde l’expérience passionnante. » Sa manière de décrire l’expérience sur les routes donne l’impression d’un roadtrip entre potes. « C’est quand même du boulot, certains jours sont plus durs que d’autres. Mais j’adore manger des croissants à Paris et le lendemain des bratwurst en Allemagne. Avec un autre boulot, je pourrais pas voir mes amis parisiens, dublinois ou londoniens tous les ans. Même pour juste une nuit, c’est cool de pouvoir se voir. Ce job un peu spécial me plaît toujours. Je pensais pas le faire aussi longtemps, et je sais pas si je vais vraiment pouvoir le faire encore longtemps. »

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Un doute prend soudain le quarantenaire, à savoir s’il sera capable de tourner encore dans vingt ans. « Si à 65 ans, les tournées deviennent trop difficiles physiquement et que plus personne ne s’intéresse, est-ce que je continuerais ? En même temps toute ma vie j’ai dessiné, donc quelque part je ne m’inquiète pas trop. J’adore le dessin et c’est sûr que je pourrais le faire toute ma vie. Mais c’est agréable de pouvoir faire les deux. » Sous sa carapace de cynisme, Jeffrey Lewis reste un éternel optimiste.

Réclame

Manhattan, le meilleur album de Jeffrey Lewis, est paru en octobre 2015 chez Rough Trade / Beggars
Jeffrey Lewis revient en tournée à la fin de l’été 2016, reste plus qu’à espérer qu’une salle lui réponde.
Lire le compte rendu du concert de Jeffrey Lewis à l’Espace B




Catégorie : A la une, Entretiens
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