Entretien avec Liesa Van der Aa

Au festival Les Femmes S’en Mêlent, Le Tansistor avait fait la découverte de Liesa Van der Aa. Après Troops, un premier album expérimental, la Flamande avait le choix de revenir à des tonalités plus pop ou de rester dans son electro-baroque. Finalement la Flamande n’a pas choisi, et offre avec The Weight of the Heart un large spectre de ce qu’elle est capable de faire. Avec une déclinaison musicale en trois albums du thème du Livre des morts des Anciens Egyptiens. Rencontre avec une artiste jusqu’au bout de l’âme.

Liesa Van der Aa est belge, mais côté néerlandais. Et pourtant, elle a décidé de profiter de l’interview pour pratiquer son français… Classe ! « Est-ce qu’on est pressées ou est-ce que j’ai le temps de chercher mes mots ? » demande-t-elle, légèrement inquiète.

Heureusement, Liesa Van der Aa se détend vite quand il s’agit d’expliquer son idée de triptyque pour The Weight of the Heart. « Je ris parce que c’est compliqué de l’expliquer en français. Au début, je voulais essayer de composer des chansons pop dans trois styles musicaux différents, parce que je suis pas capable de faire un choix. C’est un problème pour moi. En fait, j’espère que je vais réussir à trouver quelque chose qui ferait un mix de tout ça. Mais c’est une réflexion sur la musique pour moi-même. L’idée ce n’est pas seulement le fait que je veuille essayer l’électro, mais de comprendre pourquoi je veux en jouer. »

The Weight of the Heart est basé sur le Livre des Morts de l’Ancienne Egypte. « Lors des funérailles, le coeur était posé sur une balance face à la plume de la vérité. Et cette histoire très grandiloquente du mythe de Osiris me plaisait. Et en même temps, c’est très personnel, parce que tu te retrouves face à 42 juges qui évaluent ta vie… Sans compter les dieux, dont Thot, le Scribe. » Cette cérémonie rappelle à Liesa Van der Aa le quotidien, où nous sommes toujours sujets aux likes des autres. « Je ressens la même chose dans ce besoin de tout justifier, pour que tout le monde m’aime. D’avoir le contrôle du jugement sur moi-même. Et en même temps, on reçoit beaucoup de données : sur Facebook, ou les commentaires sur les vidéos YouTube, et bien entendu, ce que disent tes amis, ta famille : il y a toujours des gens pour donner leur avis. Et sur tout ! Qu’est-ce qu’on doit faire avec autant d’affirmations ? Il faut créer de l’espace pour penser et réfléchir. »

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Dans ce nouvel album, Liesa Van der Aa livre différentes facettes d’elle-même. « J’espère que les gens seront indulgents et essaieront de me comprendre. Parfois je rêve d’un monde avec de l’espace pour prendre le temps d’observer les gens. Quand on sort un album, il est directement catégorisé, rattaché à Radiohead ou PJ Harvey. Non, c’est moi ! Notre génération doit se mesurer à Bach, Mozart, The Beatles, c’est vraiment difficile d’être unique. En plus, il y a tant de musiciens, d’artistes… personne n’a le temps de tout écouter ! Je pense que je vais perdre à ce jeu ! » Afin d’affronter ce monde de la musique, Liesa Van der Aa a une technique. « Parfois, sur la scène, ça m’aide de me dire que je suis un homme. Ca me permet d’être forte, parce que physiquement je le suis pas. Mais c’est fatiguant, parce que je trouve qu’il n’y a pas beaucoup de place pour se tromper. On ne nous donne pas l’espace de grandir. »

Pour Liesa Van der Aa, chaque partie de The Weight of the Heart reflète une philosophie. « J’ai utilisé trois styles de musique pour refléter les trois états de l’être. La première très electro quand l’âme est trop lourde, la deuxième baroque quand l’âme est trop légère. Et la troisième en équilibre, c’est pop rock, avec les chansons vraiment structurées, presque enfantines. Oui, c’est ça : des chansons d’enfants avec une touche un peu trash, pour rigoler. Je crois qu’il y a plus d’états d’âme mais j’en ai choisi trois arbitrairement. C’est une galaxie personnelle, avec trois planètes différentes. » La troisième partie est inspirée du Velvet Undergroud, surtout le morceau ‘On Shadow’. « C’est inspiré des paroles de ‘Chelsea Girls’. L’idée c’est que c’est cool, on va vivre, on va s’amuser, même si on s’ennuie. On regarde la télé, qui nous montre la guerre, on le sait mais on ne fait rien. Et c’est cool. Cet équilibre, c’est pas idéal mais peu importe. Un peu comme à la radio parfois, cette musique pop : les chansons qui passent, tu les entends mais pas vraiment, et c’est facile et c’est pas grave. C’est pas dépressif, mais pas heureux. Entre les deux. »

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L’an dernier, Liesa Van der Aa a réalisé un opéra autour du ‘Roman de Renart’, ce qui l’a potentiellement influencé pour ce projet. « J’ai cet amour de l’opéra, du théâtre, du cinéma depuis toute petite… Un amour de ces choses plus grandes que l’individu. Pendant un film, je m’oublie immédiatement, je n’existe plus tellement c’est fort, comme par exemple Baz Luhrman, pour Romeo + Juliet si kitsch ! En théâtre, j’aime le metteur en scène Romeo Castellucci : ce qu’il réalise est immense, mais il fait ça avec une telle poésie. » L’artiste plus que complète a besoin d’imaginer d’autres mondes pour contrebalancer la réalité. « J’aime rêver parce que c’est un espace où je n’existe pas. C’est le contraire de la vie quotidienne. J’aime les gens, mes amis et la vie mais parfois c’est trop dur. Tu peux pas t’échapper ! C’est beau et intéressant mais c’est immuable. Alors qu’en rêve, je peux construire une planète à l’aide des images, et les choses peuvent changer. Dans la réalité les choses sont ce qu’elles paraissent, alors que dans le rêve, rien n’est évident. »

Ce à quoi Liesa souhaite échapper c’est une sorte d’injustice. « Tous les hommes aiment PJ Harvey parce qu’elle porte et une jupe et une guitare. Mais quand elle fait un album comme Let England Shake, j’ai lu des critiques… D’un coup elle n’est pas cool, alors que c’est un album si fort si grand si beau ! Dans ce monde, je peux être très forte dans les mots, mais quand je cours dans le parc et qu’un homme veut m’agresser, il le peut. C’est la réalité… C’est pour ça que j’aime pas la réalité. »

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Réclame

The Weight of the Heart, le deuxième album de Liesa Van der Aa, est paru chez Volvox
Liesa Van der Aa sera en concert le 9 juillet aux Déferlantes, au Sables d’Olonnes
Lire le compte rendu du concert de Liesa Van der Aa au festival Les Femmes s’en Mèlent


Remerciements : JPhilippe [Martingale]

Catégorie : A la une, Entretiens
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