Patti + Robert

On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille chantait notre hippie francophone Maxime Le Forestier. On ne choisit pas non plus son époque. Si je pouvais choisir la mienne, j’aurais eu 16 ans en 1975.
A la sortie d’une nouvelle journée à la Cardinal Hayes High School, je marche tranquillement dans le froid newyorkais. Dans le vitrine de Manny’s j’aperçois un vinyle d’une simplicité étonnante. Appuyée contre un mur blanc, une jeune femme, ni attirante ni repoussante, trône au milieu de la photo, tenant ses bretelles d’une main et sa veste de l’autre. La simplicité de l’image me plait, alors j’achète l’album. Et je découvre alors Patti Smith. Grâce au travail de Robert Mapplethorpe.
Né 10 ans après Horses, j’aurai finalement la même démarche, les mêmes souvenirs. Mais avec un quart de siècle de décalage.

Horses de Patti Smith (1975) ©Robert Mapplethorpe

Horses de Patti Smith (1975) ©Robert Mapplethorpe

La désormais célèbre pochette du non moins célèbre Horses scelle la collaboration entre Patti Smith et Robert Mapplethorpe. Depuis leur rencontre à New York dans la libraire de Janet Hamill où Patti travaillait, les deux compères ne se sont jamais quittés, jusqu’à la mort de Robert en 1989. Un décès qui marqua profondément Patti qui perdit son âme sœur, celui qui fut une source d’inspiration permanente et pour qui elle fut une muse. Smith déclara d’ailleurs plusieurs fois que seul Robert savait la prendre en photo, reprenant souvent l’exemple de la pochette de Horses qu’il avait réalisé en seulement quelques minutes dans un immeuble de Greenwich Village à la simple lumière d’une après-midi ensoleillée.

Le 14 octobre dernier, Patti Smith sortait un poignant ouvrage sur sa relation avec Robert Mapplethorpe. Elle y raconte ses sentiments et ses ressentis, ses petites histoires, et livre nombre d’anecdotes drôles ou émouvantes sur le photographe américain souvent décrié à son époque. Véritable déclaration d’amour publique, son ouvrage m’avait d’autant plus parlé que je suis moi même photographe. Leur histoire ressemble à une belle histoire d’amour, réciproque et fusionnelle. Une entente parfaite entre deux artistes complémentaires, qui peuvent se comprendre sans parler.

Robert Mapplethorpe et Patti Smith

Robert Mapplethorpe et Patti Smith

En résidence pour 5 concerts/évènements à Paris, Patti Smith a donc décidé de consacrer sa première apparition sur scène à la Cité de la Musique à son ami Robert Mapplethorpe. Devant quelques applaudissements, la marraine du punk entre sur scène. Elle tient à la main The Coral Sea, recueil de poèmes à la mémoire de son ami photographe, mis en musique par Kevin Shields de My Bloody Valentine. Ses lunettes rondes hommage (encore) à John Lennon ajustées, elle débute la lecture de l’entame de son livre devant ce qui me semble être une photo de Mapplethorpe en costume. C’est tellement beau qu’à la fin de la lecture, personne n’applaudit, de peur de faire mourir l’instant qui vient de commencer. Smith rit. “Vous n’êtes pas obligés” lance t’elle après qu’une série de fébriles applaudissements commencent.

Au fil des enchainements, la musique s’installe doucement. Un marimba, puis la guitare de Lenny Kaye, le piano de Jesse -sa fille-, puis une deuxième guitare, une basse, un violon… Smith enchaine les hommages, pas seulement à son ami photographe, mais également, par exemple à William Blake à qui elle dédie My Blakean Year devant une projection de Pégase peinte par l’artiste romantique anglais.
Progressivement, les textes sont de plus en plus mis en musique. Le public est alors de plus en plus présent.
Jusqu’à Pissing in a River sorti un an après Horses en single de Radio Ethiopia. La prestation de Patti Smith s’envole. Debout, presque immobile devant la projection d’une statue de vierge blanche. Seule sa main droite danse et vole dans les airs comme pour marquer son déchainement intérieur qu’elle n’extériorise plus depuis l’accident de Tampa en 1977. Qu’importe, sa main et son charisme cachés derrière ses longs cheveux gris suffisent.

Les ovations terminées, Patti annonce qu’elle souhaite lire une lettre. La dernière lettre qu’elle a écrit a Robert. Celle qu’il n’a jamais pu lire. Dans un silence de plomb, Smith lit, comme s’il était là pour l’entendre

I learned to see through you and never compose a line or draw a curve that does not come from the knowledge I derived in our precious time together. Your work, coming from a fluid source, can be traced to the naked song of your youth.

Cette lettre, publiée dans Just Kids est probablement celle qui résume le mieux la relation entre Patti et Robert. Elle est l’allégorie de ses sentiments et le paroxysme de son hommage ce soir.

Avant de partir Smith et ses compères interprètent Beneath the Southern Cross dans une version résolument psychédélique et déroutante. Sorti en 1996 ce titre fait parti des nombreux hommages -Kobain, Sohl, Mapplethorpe, son mari, son frère…- présents sur Gone Again. Et quand l’heure des rappels arrive, c’est d’abord Patti seule au micro qui chante un titre inédit acapella avant de faire rependre son plus grand tube commercial, Because the night, à toute l’assemblée. Assemblée qui, trouvant l’heure de concert un peu courte, acclamera l’héroïne des 70’s pendant près d’un quart d’heure. Sans succès.

Une heure d’éloges plus tard, Patti Smith est partie. Elle a réalisé avec ses quelques musiciens ce que d’autres s’évertuent à faire en comédies musicales ou en film pour gagner un peu d’argent. Elle a mis en musique son amour et son admiration pour son ami, son âme artistique sœur. Une grande réussite.




Catégorie : Concerts
Artiste(s) :
Salle(s) :
Ville(s) :

4 réactions »

  • benjaminlemaire :

    RT @le_transistor: [Article] “Patti + Robert” (Patti Smith à la Cité de la Musique) par @benjaminlemaire – http://www.letransistor.com/4566-concert

  • di doo dah :

    Hé j’y étais aussi! Très bon moment, un bon souvenir. Patti Smith est une personne pleine d’énergie et de talent, comme l’était le regretté Robert Mapplethorpe…

  • Patti Smith à l'Eglise Saint Eustache - Quo Vadis ? :

    […] Trisha -comme la surnommait son mari- vient dont célébrer ses amis en musique avec sa fille Jesse qui l’accompagnait déjà lors de la semaine de concerts parisiens en début d&…. Bien que ce n’était pas la première fois que Patti Smith jouait dans une église (elle […]

  • La messe de Patti Smith à Saint-Eustache - Le Transistor | Le Transistor :

    […] Trisha -comme la surnommait son mari- vient dont célébrer ses amis en musique avec sa fille Jesse qui l’accompagnait déjà lors de la semaine de concerts parisiens en début d&…. Bien que ce n’était pas la première fois que Patti Smith jouait dans une église (elle […]

Et toi t'en penses quoi ?

Plugin from the creators of iPhone :: More at Plulz Wordpress Plugins